Des fois, Boisvert a tort

J’avais beaucoup de respect, de l’admiration même, pour Yves Boisvert. Il est sans doute l’un des observateurs les plus perspicaces et les plus justes du système judiciaire et des enjeux reliés au droit dans les médias traditionnels. Il a fait preuve de sagesse et de respect pour la différence lors du débat sur la Charte de la honte péquiste. Pourtant, ces derniers mois, ces qualités semblent lui faire de plus en plus souvent défaut. J’ai déjà discuté ici de son attaque injustifiée contre les Cours fédérales, dans laquelle il insinuait que certains Québécois ne le sont pas « suffisamment », et de sa critique, tout aussi injustifiée, de l’ « Américanisation » du système judiciaire canadien qui résulterait de la nomination de quelques juges présumés « conservateurs ». Cette tendance à l’intolérance de la différence se confirme, hélas, dans la récente chronique de M. Boisvert dans La Presse+ au sujet du niqab.

M. Boisvert y défend la position du premier ministre Harper qui passe dernièrement son temps à pourfendre les femmes qui portent le niqab à leur prestation du serment de citoyenneté. M. Boisvert est d’avis qu’

 [u]n pays n’est pas « islamophobe » parce qu’il dit à ses nouveaux arrivants : le jour très solennel où vous deviendrez citoyens du Canada, vous montrerez votre visage.

Les raisons pour lesquelles M. Boisvert défend cette violation de la liberté religieuse ― et il est bien conscient qu’il s’agit d’une violation, lui qui « ne voi[t] pas comment on pourrait » interdire le port du niqab en public, comme certains pays européens l’ont fait ― ne sont pas exactement limpides. D’une part, pour lui, comme pour le premier ministre, le niqab serait problématique en soi. En cachant le visage d’une femme, dit M. Boisvert, le niqab « abolit son identité publique. Il est issu du fond des âges et promu par la frange combattante de l’islam radical ». Il serait apparenté à ces « pratiques barbares » que le gouvernement n’a de cesse de dénoncer. D’autre part, M. Boisvert semble avoir des préoccupations quant à la sécurité ou à l’identification:

pour témoigner à la cour ou dans une cérémonie de prestation de serment, pour être fonctionnaire, pour demander des services de l’État, on a le droit d’appliquer le « test de l’aéroport ». Montrez-vous, s’il vous plaît.

Or, cette préoccupation est mal-fondée. M. Boisvert reconnaît lui-même que « [l]’identité de la nouvelle citoyenne est évidemment vérifiée avant la prestation de serment », qu’elle porte le niqab ou pas. Il faut donc croire que c’est bien le premier argument, celui voulant que le niqab soit intrinsèquement problématique, qui explique la position de M. Boisvert. Pourtant, si le niqab est réellement une « pratique barbare », il m’est difficile de comprendre pourquoi on l’interdirait dans certaines situations et non dans d’autres. On n’interdit pas le mariage forcé seulement le jour où les parents deviennent citoyens canadiens, n’est-ce pas?

Cependant, au-delà de leur contradiction, ces deux arguments contre le niqab ne découlent tout simplement pas des de leurs prémisses. Le niqab est le fruit d’une « culture antifemmes »? Oui, sans doute. Sauf que comme l’a noté l’excellente Tabatha Southey dans le Globe and Mail,

[i]f women didn’t wear clothes that were “rooted in a culture that is anti-women,” we’d be naked. You can argue that the veil isn’t a choice, that Muslim women wear the niqab only because of cultural pressure and family. These are the only reasons I wear clothes in August.

Le niqab est-il promu par les islamistes radicaux? Oui, sans doute. Et alors? Les islamistes veulent aussi que les hommes portent la barbe. Devons nous raser tous les hipsters du Plateau, pour les dépiter? L’important, me semble-t-il, n’est pas de savoir qui le promeut, mais qui le porte. Et la réponse et cette question n’est pas celle à laquelle MM. Harper et Boisvert voudraient nous faire croire. Par exemple, Zunera Ishaq, la femme à l’origine de la controverse actuelle, qui s’est récemment expliquée dans le Tornto Star, est une diplômée universitaire, impliquée dans communauté et porte le niqab malgré les souhaits de sa famille, et non à cause d’eux. C’est la mépriser que de prétendre la forcer à être libre ― être libre selon la compréhension que s’en font des hommes qui, en fait, cherchent à restreindre sa capacité de faire ses propres choix.

Remarquez, on n’est pas obligé d’être d’accord avec ces choix. Je crois, moi, que même s’il reflète un choix personnel, le niqab n’en est pas moins un symbole funeste. Je n’aime pas le voir. Mme. Ishaq dit que son niqab oblige les gens à aller au-delà des apparences pour interagir avec elle. Peut-être bien, mais c’est un effort supplémentaire que, dans la vie de tous les jours, on n’est pas tenu de faire.

Cela dit, il y a beaucoup de symboles funestes, et plus encore de symboles de mauvais goût, qu’on accepte dans notre société. Personne, à ma connaissance, ne songe à interdire les chandails à l’effigie de Che Guevara ou de Lénine, que ce soit lors de la prestation du serment de citoyenneté ou dans d’autres contextes. Ce sont pourtant, là aussi, des symboles d’une idéologie oppressive, meurtrière et destructrice. Comme avec le niqab, on peut très bien porter un regard désapprobateur sur les personnes qui affichent ces symboles. Or, désapprouver est une chose; interdire en est une autre.

Du reste, la société québécoise est loin de désapprouver tous les symboles de l’oppression. Comme je l’écrivais ici,

[p]ersonne ne s’empresse de renommer les rues Laflèche ou Bourget, disons, partout au Québec, pour ce que les évêques ultramontains ont fait, des décennies durant, à la démocratie. Ni la station de métro nommée en l’honneur de l’auteur de L’Appel de la Race. Oh, et le fameux crucifix installé par Maurice Duplessis, il est toujours à l’Assemblée nationale. Le paysage (symbolique) québécois est parsemé d’éloges d’un passé, pas si lointain, qui n’était pas si différent des fantasmes [des islamistes d’aujourd’hui].

L’indignation collective à laquelle se joint M. Boisvert est donc fort sélective. Elle n’en a rien à foutre de notre passé collectif ultramontain ou des conneries pseudo-révolutionnaires des enfants gâtés de notre bourgeoisie nationale, mais elle se déchaîne à la vue du niqab. Or le trait distinctif de ce symbole n’est pas d’être associé à une idéologie répressive, ce que d’autres symboles sont aussi, mais bien d’être associé à des gens différents de nous.

Un imam turbulent

La ministre de l’Immigration et de la pensée unique Diversité, Kathleen Weil, se sentait un peu comme Henri II ces derniers jours. « N’y aura-t-il personne », se demandait-elle, « pour me débarrasser de cet imam turbulent? » L’imam, Hamza Chaoui, est turbulent, il est vrai. La démocratie, l’égalité, et la liberté religieuse ― bref, « nos valeurs », comme disait la ministre ― il n’en a rien à foutre. Sauf que ses propos, si détestables soient-ils, ne sont pas illégaux, autant qu’on sache. Pas grave, puisque les preux chevaliers Réal Ménard, maire de l’arrondissement Hochelaga-Maisonneuve et Denis Coderre, maire de Montréal vont s’occuper de faire taire M. Chaoui. Pas à coups d’épée, bien sûr, on n’est pas au 12e siècle quand même. L’arrondissement adoptera un règlement pour interdire l’enseignement religieux dans un centre culturel, comme celui que l’imam se proposait d’y ouvrir.

Yves Boisvert souligne, fort justement, qu’à peine quelques semaines après les grandes professions de foi en défense de la liberté d’expression, y compris, bien sûr de la liberté d’expression offensante, « [c]et imam met tout le monde politique devant ses vrais principes ». Des principes qui, s’ils permettent à nos politiciens de défendre notre droit de rire des religions minoritaires, ne les rendent manifestement pas capables de tolérer un discours qui heurte les valeurs majoritaires, dont la liberté d’expression ne fait pas vraiment partie, quoi que les politiciens en disent.

Un autre parallèle historique plus récent s’impose aussi, celui avec l’époque duplessiste. Une époque ou, comme maintenant semble-t-il, on se servait de règlements municipaux pour empêcher la diffusion d’idées religieuses que la majorité trouvait choquantes. Le règlement en cause dans l’arrêt Saumur v. City of Quebec, [1953] 2 S.C.R. 299, qui exigeait que toute publication distribuée dans les rues de la ville soit préalablement approuvée par le chef de police, était peut-être d’apparence plus sordide, mais celui proposé par MM. Ménard et Coderre n’est pas tellement mieux. Il ne s’agit pas de véritable réglementation municipale ― l’interdiction d’enseigner la religion dans un centre communautaire n’a rien avoir avec la circulation, la propreté, le bruit, bref, le genre de chose qu’une municipalité réglemente en temps normal.

Et, sans me lancer dans une analyse détaillée ici, cette interdiction me paraît très suspecte constitutionnellement. Sur le plan du partage des compétences, l’arrêt Saumur, comme l’expliquais ici, suggère qu’une province et, par conséquent, une municipalité, ne peut adopter une loi dont le caractère  véritable consiste à réglementer la religion. Un autre arrêt de la Cour suprême, de la même époque, est également pertinent ― celui invalidant la « loi du cadenas », Switzman v. Elbling, [1957] S.C.R. 285. Le Québec avait défendu cette loi, qui interdisait l’usage d’un immeuble pour propager le communisme, comme visant la prévention du crime, ce qui, comme je l’écrivais déjà ici, rappelle les tentatives actuelles des politiciens québécois de contrer l’ « extrémisme » ou la « radicalisation ». La Cour suprême a statué qu’il ne s’agissait pas de prévention, mais de répression, qui n’était pas du ressort des provinces. Et puis, bien sûr, il y a les Chartes canadienne et québécoise. Selon La Presse, M. Coderre, lui, « [s]e sen[t] très solide » face à une éventuelle contestation juridique. Il ne devrait pas.

Il convient de se rappeler le paroles du juge Rand, dans ses motifs dans Switzman:

Le but de la loi [du cadenas] est […] de prévenir ce qu’on considère comme un empoisonnement des esprits, de protéger l’individu de l’exposition aux idées dangereuses, bref, de le défendre contre les propensions de sa propre pensée. (305; je traduis.)

Or, explique le juge Rand, le choix d’un gouvernement démocratique implique « la capacité des hommes, agissant librement et sous des contraintes qu’ils s’imposent eux-mêmes, de se gouverner » (306). En d’autres mots, en démocratie, on doit faire confiance à ses concitoyens. On doit croire que, s’ils sont exposés à des « idées dangereuses », ils auront assez de discernement et de capacité de se contrôler pour ne pas les mettre en oeuvre. Cette confiance nous fait cruellement défaut.

Il y a pourtant quelque chose de paradoxal dans l’obsession collective avec l’extrémisme religieux. Personne ne s’empresse de renommer les rues Laflèche ou Bourget, disons, partout au Québec, pour ce que les évêques ultramontains ont fait, des décennies durant, à la démocratie. Ni la station de métro nommée en l’honneur de l’auteur de L’Appel de la Race. Oh, et le fameux crucifix installé par Maurice Duplessis, il est toujours à l’Assemblée nationale. Le paysage (symbolique) québécois est parsemé d’éloges d’un passé, pas si lointain, qui n’était pas si différent des fantasmes de M. Chaoui. En fait, nos apôtres de la laïcité disent que c’est précisément au nom de la grande rupture avec ce passé qu’il faut faire taire les imams turbulents, et empêcher leur femme de porter un niqab. Mais le paysage, lui, ne change pas. Ça ne toucherait pourtant les droits de personne que de commencer par nous en occuper.

L’imam Chaoui, quant à lui, n’est pas Thomas Becket. Personne, j’espère, ne le canonisera. En fait, il semble bien que ses propres co-religionnaires ne veulent rien savoir de lui. Mais ce n’est pas une raison pour en faire un martyre de la liberté d’expression.