Tous mes emmerdements

L’État peut-il obtenir l’obéissance des citoyens en les « emmerdant » ?

Quand les gens ne font pas ce que l’État voudrait qu’ils fassent, comment faire en sorte qu’ils changent d’idée et se mettent au pas? On peut interdire ou ordonner, amende ou prison à l’appui. On peut viser le portefeuille et imposer une « taxe pigouvienne » sur une activité ou un bien auquel on voudrait qu’ils renoncent en partie sinon entièrement, la pollution ou l’alcool étant des exemples classiques. Ou encore, on peut les dépiter, les dégoûter. Les emmerder, selon le vocable recherché d’Emmanuel Macron, président de la République française.

Je cite un reportage de l’AFP repris par La Presse :

« Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer de le faire, jusqu’au bout. C’est ça, la stratégie », déclare sans ambages le chef de l’État.

« La quasi-totalité des gens, plus de 90 %, ont adhéré » à la vaccination et « c’est une toute petite minorité qui est réfractaire », ajoute-t-il.  

« Celle-là, comment on la réduit ? On la réduit, pardon de le dire, comme ça, en l’emmerdant encore davantage. […] 

« Je ne vais pas les mettre en prison, je ne vais pas les vacciner de force. Et donc, il faut leur dire : à partir du 15 janvier, vous ne pourrez plus aller au restau, vous ne pourrez plus prendre un canon, vous ne pourrez plus aller boire un café, vous ne pourrez plus aller au théâtre, vous ne pourrez plus aller au ciné… », explique le chef de l’État.

En sus du vocabulaire, l’idée frappe. Que l’État aimerait que les gens se fassent vacciner et, ainsi, se protègent et réduisent la pression sur le système de santé, ça se comprend. Que l’État soit réticent à mettre les récalcitrants en prison, peut-être aussi ; il y en a trop, et on ne veut pas créer les martyrs pour la télévision. Soit. Que l’État se sente à court de moyens, donc, on peut aussi le comprendre. Mais n’empêche, l’État peut-il ― du point de vue de la moralité politique ― emmerder les gens?

Je me suis déjà posé une question semblable ici, au sujet notamment de la prostitution et de la lutte anti-tabac, deux domaines où on cherche à décourager les gens en leur faisant peur et en les dégoûtant, sans pour autant interdire. Voici ce que j’écrivais alors (je traduis) :

J’ai tendance à croire que cette façon de faire est injuste […]. Comme Jeremy Waldron le souligne dans ses travaux sur la primauté du droit et la dignité humaine, le droit cherche normalement ― et devrait chercher ― à traiter ses sujets comme des être humaines, doués de dignité et d’une capacité à faire des choix rationnels. Il ne les prend pas et ne devrait pas les prendre pour des objets ou des bêtes qui ne répondent qu’à la force. Or, il me semble que c’est justement à cela que s’apparente la règlementation qui produit des effets à coup d’émotions négatives viscérales comme la peur, le dégoût ou la honte.

Bien entendu, le droit compte souvent sur une certaine crainte des conséquences négatives de la désobéissance à ses exigences […]. Cependant, il me semble que, même s’il est difficile d’exprimer cette différence, la nature de cette crainte n’est pas la même et n’est pas aussi troublante. Quoi qu’il en soit, ce qui est plus important et plus clair, c’est que le droit prévient explicitement les gens des conséquences fâcheuses de la désobéissance. Il ne s’agit pas de manipulation. Ces conséquences sont l’oeuvre du système juridique lui-même ― des juges qui les annonces, des huissiers et des gardiens de prisons qui les mettent en oeuvre, et ainsi de suite ― et non des facteurs externes dont le droit se déresponsabilise.

Emmerder les gens à la mode Macron, ce n’est pas tout à fait comme leur dire qu’ils devraient vivre dans la peur, comme le droit canadien disait et dit toujours aux prostituées. Ce n’est même pas tout à fait comme les dégoûter physiquement, comme il le fait avec les fumeurs. Mais le mode d’action d’une réglementation qui vise à emmerder n’est pas si différent de celui d’une réglementation qui agit par la peur ou le dégoût.

M. Macron dit que « “l’immense faute morale des antivax” est de “saper ce qu’est la solidité d’une nation” ». Peut-être. (Que les antivax soient en faute morale, j’en conviens. Ce que c’est que « la solidité d’une nation », je n’en ai pas la moindre idée.) Or, un dirigeant qui veut « emmerder » des citoyens commet donc lui même une faute qui fait en sorte qu’il est mal placé pour faire la morale à qui que ce soit.

Sex and Cigarettes

In defending the provisions of the Criminal Code relative to prostitution which the Supreme Court ultimately invalidated in Canada (Attorney General) v. Bedford, 2013 SCC 72, the federal government argued that their goal was to deter prostitution ― which, however, they did not criminalize. Presumably, given their effects, which were mostly to expose sex workers to violence from clients and pimps, these provisions were supposed to make them too afraid of sex work to keep at it. (The Supreme Court, I should note, did not accept the government’s characterization of the prostitution provisions’ purpose.)

As I wrote in discussing the Bedford decision, this is a hypocritical approach ― “[n]ot criminalizing prostitution but hoping that if we make it awful enough it will go away.” Unfortunately, Bill C-36, the federal government’s proposed response to Bedford, in many ways doubles down on this approach of hoping to drive people out of sex work by making it desperately miserable, without prohibiting them from engaging in it (although it does criminalize the sex workers’ clients). In the case of sex work, this strategy has attracted withering criticism, and rightly so.

But in at least one other context, it is deployed without any protest. When it comes to government attempts to deter smoking, hardly anyone these days thinks it wrong to disgust smokers into quitting (or to disgust potential smokers into not taking up the habit), while not banning cigarettes (and eagerly continuing  to collect taxes on them). The government requires printing disgusting graphic pictures on cigarette packaging, and it tries to prohibit tobacco products that taste like something other than tobacco. As tobacco companies try to get around these rules, scientists and advocates urge it to widen the bans, arguing that

If people are going to use tobacco, then it should taste like tobacco … It should be harsh smoke that they’re inhaling and should not be hidden in the flavours that are being added to the products.

The reasoning is an exact parallel of that which the federal government applies to prostitution. It is not very much of a stretch to imagine Peter Mackay thinking, if not saying, that if people are going to become prostitutes, they should feel like prostitutes; that it should be the fear and squalor that they’re feeling, which should not be hidden behind the comfort and safety of well-protected work environments.

Needless to say, tobacco policy does not raise quite the same sort of concerns as sex work policy does. Legally, there is a constitutional right to the security of the person, but no right to be free from disgust. At the level of morality, it is arguably less objectionable to “nudge” people through disgust than through fear. Yet the similarities between the two policies are remarkable. In both cases, the government (and advocates urging it on) seek to deter a behaviour that prevailing morality finds reprehensible (the sale of sex, the use of tobacco) not by prohibiting it, but by subjecting those who engage in it to the heavy pressure of their own negative emotions (fear, disgust).

I’m not sure if there are other examples of laws that operate in this way in Canada. (One superficially similar case, Québec’s former rule prohibiting butter-coloured margarine, was obviously motivated not by moral concerns but by the pressure of the dairy lobby.) One example that does come to mind, however, is the laws requiring one or both of the parents of a minor to be notified before she can have an abortion, which exist in a number of States in the U.S. Again, the governments of these States seek to deter what they regard as a morally undesirable practice by exposing those about to engage in it to shame and possibly fear (as well as financial and other pressures).

I am inclined to think that this approach is wrong, whether in the case of sex work, abortion, or smoking. As Jeremy Waldron’s work on the Rule of Law and human dignity emphasizes, law normally tries ― and ought to try ― to treat those subject to it as human beings, endowed with dignity and capacity for rational choice. It does not, and ought not to, treat them as objects or beast who need to be prodded around. Regulatory schemes that rely on visceral negative emotions such as fear, disgust, or shame seem to me to come close to doing that. To be sure, law often relies on a certain fear of negative consequences of non-compliance with its substantive or formal requirements (whether punishment, liability, invalidity or unenforceability, etc.). But, for one thing, it seems to me that, although the difference is difficult to put into words, the nature of this fear is not the same, and not as disturbing. Perhaps more importantly, and more clearly, the unpleasant consequences of non-compliance  are something the law explicitly tells people to avoid. There is no manipulation going on. They are also produced by the legal system itself ― by the judges who announce them, by the prison wardens and bailiffs who enforce them, and so on, not by external factors for the law purports not to take responsibility.

These thoughts are somewhat tentative, and I would welcome correction and contradiction. If I am right however, this sort of manipulation by negative emotions in the service of majoritarian morality is wrong, and we should oppose it, regardless of whether it is applied to sex work, abortion access ― or cigarettes.